Lettre à mon père


Lettre à mon père

Pour Jean-Pierre Bessis, mon papa

 

 Papa. Mon papa. Tu es ce samedi 4 mai 2024 à l’hôpital Saint-Antoine, allongé sur un lit, dans la chambre 40 du Bâtiment de l’Horloge. Tu es sous respirateur, et tu respires. Claude, ta sœur, doit sûrement être à côté de toi. Tes yeux doivent être aujourd’hui fermés la plupart du temps, mais je sais que tu sens sa présence, que tu réagis intérieurement au son de sa voix et que tu presses sa main en retour quand elle te parle en te prenant la main. Je sais que tu sens notre présence à tous autour de toi. Tu es là, et moi je te sens.

 C’est le jeudi 25 avril, il y a 9 jours, que tu as été admis aux urgences à l’hôpital Saint-Antoine, pour détresse respiratoire. C’était l’après-midi et c’est autour de 16h que Claude a envoyé sur le groupe whatsapp de la famille le message : « URGENT, JP est aux urgences ». Depuis ce moment, ma vie a basculé. Depuis ce moment je vis un cauchemar éveillé. Toutes les autres parties de ma vie sont suspendues, il n’y a que toi dans mes pensées.

 Le lundi 22 avril au soir nous étions tous attablés, Simone, Claude, Dan, toi et moi chez toi dans cet appartement que j’aime tant, au 8 boulevard des Filles du Calvaire, appartement que j’aime tant car tu y habites. Nous faisions ensemble le Seder, pour le premier soir de Pessah, et c’est vrai que, assis dans ton fauteuil, tu paraissais affaibli ce soir-là. Mais seulement une ou deux semaines plus tôt tu avais, en prenant en compte ton état général, une vraie bonne mine. Tu paraissais bien et c’est ce que m’a confirmé Malado. Je n’ai peut-être pas voulu voir ce qui était sans doute des signes avant-coureurs. Simone me l’avait dit qu’elle trouvait ton état dégradé ces derniers mois. J’écoutais mais, tout en me rendant aussi à l’évidence, c’est comme si je ne voulais pas entendre. Et puis ce soir du Seder, Dan a dit : « que Dieu nous permette d’être encore tous réunis ici l’année prochaine, avec peut-être un nouveau petit Bessis », et c’est à cette pensée-là que j’ai voulu me raccrocher. Car je me suis toujours rangé du côté de l’espoir et que ta force et ta vitalité à toi papa, me sont toujours apparues comme éternelles.

 

Te souviens-tu de ce que je t’ai dit dans la nuit du samedi 27 avril, cette nuit où je crois n’avoir jamais autant pleuré de ma vie ? Le lendemain de ton arrivée aux urgences, aux premières heures du 26 avril, le diagnostic des médecins était extrêmement sombre : « il faut accepter », nous ont-ils dit. Tu respirais péniblement, tu étais très encombré par des glaires, le respirateur te portait 15 litres d’oxygène et, dans la nuit du jeudi à vendredi, très fortement éprouvé, ton cœur a produit de fortes anomalies si bien que les médecins ont cru à un infarctus. J’en parle avec des mots descriptifs, pour décrire, mais ce sont des choses que tu as vécues toi, dans ta poitrine, avec douleur, avec inquiétudes, avec peur, avec incompréhension et alors que tu étais depuis jeudi plongé dans un coma léger. C’est de ta douleur physique à toi dont je parle ici et que je ne saurai effacer ou atténuer par des mots plus cléments, car elle fait partie de ta vie, ici là ces derniers jours, ta vie que je célèbre qu’elle qu’en soit la partie, comme un acte de vie, dans cette lettre que je t’envoie. Même si c’est dur, même si ce n’est pas agréable à lire. Mais cette dureté-là de la vie, j’en fais l’apprentissage le plus douloureux qui soit depuis 10 jours, et ce soir je te dis tout. Plutôt, le soir du samedi 25 avril je t’ai tout dit, et aujourd’hui depuis ma BNF, section philosophie, je te remets à l’écrit ce que je t’ai dit ce soir-là, afin que tu puisses en garder une trace, et que tout le monde puisse à jamais savoir qui est Jean-Pierre Bessis et l’homme exceptionnel que tu es.

 

 Papa, nous avons toujours toi et moi inscrit la vie au cœur de notre relation. Et, avec la vie, c’est la force, c’est la vitalité, c’est la joie, ce sont les belles choses de la vie qui ont toujours été non seulement centrales, mais même totales dans notre relation. Parce que tu es comme ça et que, moi, t’ayant vu comme ça et que les gènes ayant voulu cela, je suis devenu comme toi. La joie, l’élan vital et, je l’espère, la force non seulement me caractérisent tout comme elles te caractérisent, mais elles ont toujours été le principal, le seul cadre même, de notre relation. C’est notre grammaire à nous, c’est comme ça que l’on est. Alors évidemment pas une joie ou une force vitale aveugles ou naïves, évidemment que non : une force vitale et une joie d’autant plus belles qu’elles ont su surmonter la tristesse et les épreuves de la vie, et qui sont d’autant plus belles qu’elles sont pour toi et moi autant un postulat qu’une posture envers la vie, une combativité vitale vers et pour la vie, qui célèbre la vie. Pas de propension chez toi, chez moi, chez Dan à se vautrer dans la tristesse, dans une forme d’abattement. Ce n’est tout simplement pas la façon d’être des Bessis. Ce trait, cette caractéristique maîtresse que nous partageons tous les cinq, avec Claude et Simone, s’enracine aussi pour beaucoup dans une expérience douloureuse de la vie que nous avons vécue à un instant t de nos vies respectives, toi vis-à-vis de ton père, et nous vis-à-vis de toi. Elle s’est donc aussi forgée comme réaction à cette douleur initiale, en tant qu’auto-détermination vitale qui fait malgré tout le choix de la vie pleine et belle, de la pleine vitalité.

 C’est pourquoi papa, du fait de cette identité fondamentale qui est la nôtre et qui est inaltérable même en cet instant, en vertu de ce lien-là que nous avons partagé ces trente-six dernières années, tu sais papa que c’est impossible que cette lettre que je t’envoie soit imprégnée de désespoir. Je m’adresse à toi, et tu es là. Se vautrer dans la mélancolie glissante, ce n’est tout simplement pas nous car cette dernière, même si elle est bien sûr un état humain parfaitement acceptable, nous avons toi et moi fait le choix de la repousser aussi loin que possible de nos vies. Même si bien sûr cela est aussi la marque de certaines fêlures, sur lesquelles je reviendrai. Tout ça pour te dire papa qu’en tant que continuité éternelle de qui nous sommes, ce n’est bien sûr pas la pente que j’emprunterai pour cette lettre qui, si elle était dévastée de tristesse, te serait et serait tout simplement difficilement lisible, et ce n’est pas ce que je veux. De la tristesse, il y en aura certainement, car c’est humain et c’est normal, mais tu m’as compris. Cette lettre est avant tout une célébration de ta vie ainsi que de la philosophie de vie Bessis. Pas de célébration de ma philosophie de vie à moi évidemment car, cette lettre-là, c’est que toi, mais ce qui est en moi et qui est toi, et que je peux exprimer en ton nom car tu ne le peux plus, comme célébration de qui tu es toi.

 Eh oui ! Tu connais le côté « philosophe » de ton fils et j’espère que je n’ai pas distrait ton attention en essayant de poser comme il m’apparaissait nécessaire les bons termes de ma lettre.

 

 Vendredi donc, le 26 avril, c’est ce que les médecins nous ont dit, et nous avons pu te voir. Tu étais encore au service des urgences, sous respirateur, mais tu étais là. Tes yeux étaient fermés, nous t’entourions tous mais tu étais comme « présent » car tes traits du visage étaient animés. Tes sourcils se relevaient, tu grimaçais. Et puis tu me serrais la main, en retour quand je serrais la tienne. Le seul geste, le seul geste de vie qui me suffit avec toi. J’étais bouleversé de te voir comme ça, mes larmes ont coulé plus d’une fois mais c’était à la vie, à ta vie, que je me raccrochais. Tu étais là, présent car animé, donc je ne pouvais pas ne pas t’entourer de la pensée de la vie et de paroles, d’espoir de rémission, au service de ta vie. Tu te souviens ? Je t’ai parlé et parlé, je t’ai dit : « papa, c’est le plus fort ». Puis, à un moment, je me suis mis presque à chantonner à ton oreille : « la pensééée de-la-vie ». Je l’ai fait après qu’un professeur nous a dit autour de 13h que tu allais mieux que la veille, que tes indicateurs étaient plus stables et que le soupçon d’infarctus était en réalité écarté. Mes paroles étaient comme une réverbération de l’espoir qu’on venait de m’insuffler à moi pour toi. Contenaient-elles une part de déni, de refus ? C’est possible. Où se situent dans ce genre de cas la frontière entre l’acceptation, l’« immaturité » vis-à-vis de la situation et tout simplement l’espoir, soit le plus humain, le plus précaire par moments et en même temps le plus solide moteur que nous portons en tant qu’hommes et qui nous porte ? Impossible de le dire à cet instant mais une chose était certaine, je n’allais pas me mettre à te murmurer des pensées crépusculaires. Certainement pas : l’espoir et la combativité de vie entièrement au seul service de ta vie.

 C’est samedi soir que j’ai touché le fond, avant de remonter. Tu semblais glisser dans le coma. Les traits de ton visage étaient beaucoup moins expressifs, les docteurs de l’AP/HP, si humains, si pédagogues, sous-pesant, signifiant et appuyant bien chaque parole, indiquaient que ta situation était très préoccupante. Surtout, pour la toute première fois de ma vie, je te serrais la main et tu ne me la serrais pas en retour.

 Papa, je n’avais jamais autant pleuré de ma vie que ce soir-là, car je n’avais jamais senti aussi proche, là, la possibilité, imminente, que je pouvais te perdre à tout jamais. Je ne m’étais jamais préparé à cette possibilité-là, hélas bien probable ces dernières années au vu de ta maladie, mais la plus inconcevable de toutes malgré tout : te voir partir, que tu ne sois plus là, à tout jamais. Ta main, ces dernières années, je la prenais, c’était la première chose que je faisais en arrivant chez toi. Je la serrais, tu la serrais en retour, fort, et c’est comme ça que l’on se disait qu’on était là l’un pour l’autre. Puis je cherchais ton regard, même si tu pouvais avoir le visage penché. Et le lien vital entre toi, mon père, et moi, Raphaël, ton fils, se faisait, et c’était suffisant.

 Mais ce soir-là du samedi 27 avril, pour la toute première fois tu n’as pas serré ma main en retour, et c’est tout qui s’est effondré en moi à ce moment-là. Là, je l’ai vraiment connu le désespoir. Ce soir-là, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. À ce moment, j’ai senti que le sol se dérobait sous mes pieds. Je me suis adressé à Dieu en regardant le ciel les quelques moments où j’ai pu un petit peu recharger mon espoir pour toi, et puis surtout je t’ai parlé. Qu’est-ce que je t’ai parlé ce soir-là. Je t’ai parlé, peut-être comme jamais. Je t’ai aussi dit « je t’aime » comme jamais. Je t’ai toujours dit « je t’aime », rien ne se mettait au travers de ma fluidité de cœur totale envers toi car tu es la personne que j’aime le plus au monde. Mais ce soir-là, qu’est-ce que je te l’ai dit. « Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Je T’AIME, papa ». Je te l’ai dit, je te l’ai dit et redit et encore redit, avec absolument tout mon cœur, en te tenant la main, et en te regardant respirer. Car tu es tout pour moi papa, et certainement plus que ce que j’avais présent en conscience. Et puis je t’ai parlé, parlé, qu’est-ce que je t’ai parlé. Et c’est la trace de ce que je t’ai dit ce soir-là que je voulais que tu puisses conserver dans cette lettre, mon papa. 

 N’étant que mu par la pensée de la vie, ce n’est que de la vie dont je t’ai parlé : de ta vie et de la vie que nous avons eue en commun tous les deux.

Ta vie, papa. Même s’il y a eu des épreuves, des pages douloureuses et des chapitres entiers beaucoup plus tristes, je n’arrive pas à y voir autre chose que de la beauté et de la lumière : quelle belle vie tu as vécue, papa. Et cela et surtout, parce que : quelle si belle personne tu as toujours été, et c’est ça qui a rendu la vie autour de toi pour ceux qui t’ont côtoyé, entouré, aimé, si belle. Je crois bien pouvoir dire que, oui, tu as vécu une si belle vie y compris jusque ces dernières années, parce que tu n’as que, tout du long de ta vie, créé de la beauté autour de toi, insufflé la beauté de la vie autour de toi. Qu’est-ce que les gens t’ont aimé, papa. Qu’est-ce que les gens t’ont aimé. Je ne connais pas une personne qui connaisse Jean-Pierre Bessis et qui n’aime pas Jean-Pierre Bessis, qui ne repense pas à Jean-Pierre Bessis avec le souvenir de l’amour. Tu n’es qu’amour et, si les gens, tes proches, ton entourage, ta famille, tes amis t’ont autant aimé, c’est évidemment parce que toi tu les as aimé, totalement. Si ça ce n’est pas l’indicateur suprême d’une vie vraiment réussie et vraiment vécue…

 Les chapitres entiers beaucoup plus tristes, tu sais ceux dont je parle : il s’agit bien sûr de ta maladie. Cette odieuse maladie du Parkison qui m’a pris mon papa, bout après bout. Elle s’est déclenchée en 2000 et c’est à partir de 2010 que tes capacités cognitives ont commencé à être attaquées, de plus en plus. Ta maladie, papa, je n’en parlerai que pour dire le combat de vie incroyable que tu as mené. Et si je pensais à ça à l’instant, c’est pour te dire que même dans ces moments les plus difficiles de ta vie où tu n’étais plus en mesure de prodiguer de l’amour autrement que par des regards, des petits gestes, de rares restes de petits mots, eh bien même dans ces moments, qu’est-ce que les gens t’ont aimé ! Simone, Claude : je ne connais pas d’amour plus inconditionnel de deux sœurs pour leur frère, aussi matériellement mesurable par mille actes, par mille sacrifices et de façon aussi prolongée et continue dans le temps que celui qu’elles t’ont donné. Un tel amour que je décris là – tu t’en rends compte papa ! -, ne peut que tirer sa source dans qui tu es toi fondamentalement, dans qui tu as toujours été : leur acte d’amour n’est que à la hauteur de ta personne, il vient comme aussi récompenser qui tu es toi. Dan et moi : tu connais notre amour infini pour toi. Même Mama, Malado et Madi qui se sont si bien occupés de toi ces dernières années, et Dieu sait si ça ne devait pas être simple, mais au-delà de leur dévouement et du fait que c’était leur métier, mais qu’est-ce qu’ils t’aiment papa ! Madi était en pleurs au téléphone hier, m’a dit Simone. Madi, ton grand copain.

 C’est inouï, c’est juste presque une anomalie d’être aimé comme tu as été aimé papa, alors j’espère que cette pensée-là t’accompagne très fort.

 Les quinze dernières années d’état plus avancé de ta maladie correspondent à une période où j’étais plus adulte bien sûr et où j’étais plus présent pour toi, aussi présent que je l’aie pu. Comme je te l’ai dit, on ne va pas s’étendre sur ta maladie car personne ne s’apitoie ici, personne ne s’apitoie sur Jean-Pierre Bessis. La force et la vitalité dont tu as fait preuve ces dernières années n’ont généré en nous qu’un seul sentiment : l’admiration. Quelle force. Mais est-ce que tu repenses à qui tu étais avant la maladie ? Certainement ont dû te revenir de nombreuses bribes, des souvenirs, des réminiscences. Mais il est vrai qu’à part nous, tu as vécu de façon isolée ces dernières années et le risque c’est que celui que tu as été ne subsiste que dans quelques esprits puis s’évapore dans le souvenir. Non. Il se trouve que comme tu sais ton fils écrit, donc qui tu es sera à jamais dans cette lettre.

 

 Tu es né le 18 novembre 1951, papa. À Sfax, en Tunisie. Sur la côte est, une ville qui était et qui reste le bastion industriel du pays. Sfax, la lointaine Tunisie : incroyable. Tu sais, papa, que tu nous as déjà amené Dan, maman et moi quand j’étais tout petit à Hammamet, c’était même au Club Med. Nous y sommes allés une autre fois, pareil, étant petits avec Claude et Simone, il me semble. Le seul souvenir fort que j’en garde sont les grenouilles impressionnantes qui séjournaient et qui croassaient près de notre chambre. Apparemment tu nous as amené à Sfax, mais je n’en ai aucun souvenir. Tu sais, papa, mais je te l’ai déjà raconté, cette fois-ci en tant qu’adulte j’ai voulu découvrir le pays où tu es né. Alors j’y suis allé deux fois ces deux dernières années, et j’ai adoré. J’ai adoré les Tunisiens, et leur chaleur notamment, et je ne peux qu’invoquer avec Patrick Bruel et son Café des Délices l’image d’Épinal d’un temps béni où Juifs et Musulmans vivaient bien ensemble et dans le bon-vivre en Tunisie. Je sais que ça a longtemps été le cas jusqu’à l’éveil du nationalisme, je sais aussi que la réalité devait sans doute être plus éloignée que ça de l’image d’Épinal et je ne peux donc que transposer le ressenti que j’ai eu moi soixante-dix ans en arrière sur toi pour deviner que c’est bien dans une douce Tunisie que tu as vécu les premières années de ta vie. Sirops de limonade, la mer, le soleil, la Medina de Sfax, la chaleur des Tunisiens, ta famille, la maison où vous viviez : oui, je me dis que la vie de tes dix premières années devait contenir beaucoup de douceur.

 J’étais à Sfax il y a quatre mois et j’en étais rempli d’émotions. Sur les dalles colorées du parc juste en face de l’Hôtel des Oliviers que m’a indiqué Simone, je vous ai vu courir tous les trois, et jouer. Mon âme en était emplie, de ce souvenir imaginé, et pourtant si réel. De ton enfance, je sais juste les petites choses que m’ont racontées Claude et Simone : toi, ce ne sont pas des choses que tu m’as racontées ou, plus tard, a été capable me raconter. Ainsi je n’ai que quelques éléments, mais assez pour te rappeler qui tu es.

 Votre père s’appelait Raoul Bessis et il était l’un des principaux producteurs d’huile d’olive de Tunisie. Qu’est-ce que Simone en parle bien. Votre maman, née Guez, s’appelait Nelly. Je l’ai bien sûr connu, mamie. Simone ne cesse par ailleurs de nous rappeler à Dan et à moi que l’on vient d’une des grandes familles de la Tunisie, ton grand-père ayant participé aux côtés du Bey de Tunis à la signature du Traité du Bardo. Et apparemment aussi, tu étais très bon élève.

 Même si tu m’as très peu parlé de toi, je sais bien sûr que quelques jours avant tes treize ans et ta Bar Mitzvah est arrivé un bien triste événement à partir duquel je peux éclairer une grande partie de ta vie : tu as perdu ton père. Raoul s’en est allé d’une crise cardiaque, dans les bras de Claude. Je ne peux tout simplement pas imaginer l’ampleur d’un tel choc, d’un tel drame pour un petit garçon de treize ans que de perdre son père à cet âge-là. L’une de tes grandes sœurs ou ta mère a dû te dire : « papa s’en est allé ». Tu as peut-être dit, ou pensé : « pourrais-je le revoir ? » avant de comprendre que la réponse était non, à jamais, et cela a dû être une douleur et un choc que je ne saurais imaginer. Même moi, à trente-six ans, la pensée de te perdre est vertigineuse, mais à treize ans, quand on prend à peine conscience de qui on est et du monde qui nous entoure, ce doit être une violence et une douleur que l’on ne peut tout simplement pas imaginer.

 Pourtant, même si elle t’a marqué à vie, cette douleur, la suite nous l’a montré, tu en as fait une incroyable force. Ta posture face à la vie, la fameuse signature Bessis dont nous avons parlé tout à l’heure.

 À l’âge de dix-huit ans, ton bac en poche, tu quittes la Tunisie et tu rejoins tes deux grandes sœurs qui sont déjà en France. Quelle image te faisais-tu dans ton esprit de la France à ce moment-là ? Je ne le sais pas, mais je me dis bien que certainement positive, l’image d’un nouveau et grand départ. Tu rejoins les bancs de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne en éco-gestion, tu vas dormir un temps chez Simone, un temps à la Cité Universitaire. Dix-huit ans : nous étions donc en 1969 et il devait y avoir une belle ferveur étudiante à ce moment-là autour de toi qui a dû te plaire, même si tu n’as jamais été politisé. Je me souviens que tu aimais Jacques Chirac, j’ai le souvenir que nous avons regardé quelques-unes de ses allocutions à la télé ensemble, avec son timbre de voix sympathique.

 Serge Boukris, Michaël Cohen, Eric Didi : avec tes grands amis, vous êtes la meilleure bande. Tous venus ensemble de Tunisie, vous êtes des frères les uns pour les autres. Ils nous ont relaté de nombreuses fois vos faits d’arme, et même il y a pas si longtemps dans ton salon, tu te souviens ? Apparemment, dans ton appartement, au 115 avenue de la Bourdonnais, tu organisais des fêtes incroyables ! Tiens, tiens, ça me rappelle quelqu’un.

 Et puis, on ne va pas se mentir, ce qui a fait une grosse partie du liant de votre bande, votre principal projet en commun tout au long au moins de votre vingtaine, c’était bien sûr les femmes. Ah, les femmes. Qu’est-ce que tu les aimais… Non : tu les adorais. Mais de la plus belle des façons, avec émerveillement, avec fascination presque. Avec respect, avec galanterie, de façon romanesque. Un peu de donjuanisme également ? C’est possible mais, n’ayant jamais été capable de faire du mal ne serait-ce qu’à une mouche, je sais que tu as fait ça de la plus élégante des façons. Tu as toujours aimé séduire les femmes et tu as toujours aimé leur compagnie, tu as toujours aimé leur plaire, tu as toujours aimé les aimer. Au moins je sais de qui je tiens ce trait. Simone m’a ainsi raconté qu’à cette époque-là tu avais une copine allemande et, il faut que je te dise et c’est vraiment drôle car moi aussi, lorsque j’avais 25 ans, j’ai eu une copine qui était allemande ! Sans savoir pour toi, c’est marrant non. J’espère que des images d’elle te reviennent. Et puis il y en a eu beaucoup, de ce que j’ai compris. Après, il est vrai qu’avec maman assez rapidement ce n’était plus la panacée, et je ne parle même pas de celle qui a suivi, mais je retiens par contre l’histoire sur la longue durée que tu as eue avec Mitsouko, ta dernière compagne en date et qui t’aimait très fort.

 T’imaginant courtiser et séduire en soirée, c’est tout de suite une autre image qui me vient, l’une des plus belles que je garde de toi : c’est toi et la musique. La musique après les femmes : autre thème dominant de ta vie si portée sur les plus grands plaisirs de la vie. Avec tellement de pureté, d’innocence. Seuls ceux qui t’ont connu savent de quelle pureté et de quelle innocence je parle. C’était les tourne-disques à l’époque et qu’est-ce que tu étais fan des Beatles, puis de Barry White, de Charles Aznavour, de Michaël Jackson… Voici le souvenir que j’ai de toi chantant, c’est toujours le même : tu as les bras ouverts et les poings serrés, et c’est avec tout ton cœur que tu chantes, avec toute ta voix et dans une telle expression de sourire, de joie, la bouche grand ouverte. Avec toute ta poitrine tu chantes, tu chanteras à jamais. Et je crois que c’est aussi comme ça que tu as séduit maman, quand vous vous êtes rencontrés à Cannes en 1985, 1986 par là. Une jeune et belle Israélienne de neuf ans ta cadette et qui était ce jour-là de passage sur la French Riviera.

 Retour en arrière. Tu es arrivé à Paris sans le sou. Quand tu étais étudiant, pour payer ton loyer tu as dû être pion dans des lycées. Et puis c’est autour de ce moment-là que tu t’es rapproché… de la parfumerie. Ah ! Les parfums. Comment est-ce arrivé ? Tu as dû rejoindre une boutique, un gérant, trouver un premier emploi dans ce secteur. Je t’avoue que c’est pour moi un peu la zone d’ombre ces quelques années de ta vie. Qu’est-ce qui en particulier te plaisait dans le parfum ? Je ne peux qu’essayer de le deviner : un bel objet raffiné et de goût, avec lequel on séduit, une belle odeur parfumée, une signature, le charme à la française, un joli flacon, le luxe. Il y avait de grands flacons de collectionneur à la maison, au 13 avenue de l’Opéra.

 C’est en tout cas autour de tes trente ans que tu montes ta première affaire et que tu ouvres une première boutique, au pied justement de l’appartement que tu louais avenue de l’Opéra et dans lequel nous sommes nés. Le nom de la boutique : Paris Look. Nom qui, pris en tant que tel peut prêter à sourire avec son côté vintage de l’époque, mais qui pour moi aura toujours la saveur d’une délicieuse madeleine de Proust. Paris Look. En tout cas le nom était efficace et a tout de suite su bien résonner chez le public des touristes, essentiellement Asiatiques, que tu visais.

 Rapidement, d’un Paris Look tu es passé à 5, 6, 7 boutiques toujours dans le quartier de l’Opéra et jusqu’à ouvrir le magasin Paris Look « vaisseau-mère » boulevard Haussmann, sur lequel par la suite tu t’es concentré. Et quel flux de clients, quel personnel nombreux. Ta stratégie était solide et novatrice, j’espère que tu t’en souviens : pactiser avec les tour-operators qui baladaient les touristes dans des gros bus et qui, entre le Louvre et la Tour Eiffel, s’arrêtaient chez Paris Look pour découvrir tous les produits du luxe à la Française. Des dizaines de bus qui stationnaient chaque jour devant Paris Look, un succès incroyable : c’est ça mon papa.

Toute ton équipe de vente t’aimait, tu étais leur roi. Tu prenais le micro pour faire des discours, tu prenais soin de chacun. Et moi c’est cette image de mon papa, pilier de force et homme d’affaires à succès, qui s’est forgée très fort en moi dans mon enfance comme modèle à suivre. Je n’ai d’ailleurs pas beaucoup tardé à t’imiter car c’est quand j’avais dix ans que je lançais comme toi ma « première affaire » (mais toujours avec une part créative forte), le journal du collège Henri IV que je lançais en m’entourant de copains et que j’avais appelé le « P’tit H4 ». Racontant la vie du collège, avec des interviews des profs, des caricatures, vendu 2 francs pièce et avec une structure de coûts très compétitive puisque tu me laissais faire toutes les impressions et les photocopies avec l’amicale contribution des photocopieuses du bureau de Paris Look. Je m’étais même fait une super carte de visite en carton avec ma photo agrafée et la mention : Raphaël Bessis, PDG du P’tit H4. Comme mon papa. Ce n’est que dans ton sillon et avec toi comme modèle que j’ai pu me construire comme ça : tu te rends compte, mon papa, de ce cadeau inestimable et qui m’accompagne toute ma vie, que tu m’as fait. Le fait de pouvoir croire en soi et en la trajectoire que l’on se crée seul. Je le porte en moi ce cadeau et le porterai toujours en moi et, alors que je te prends la main là sur ce lit d’hôpital, je veux que tu le saches. Hein, mon papa.

 Tu te souviens, ta belle réussite économique était connue de tous, tout du moins dans le milieu du luxe et du parfum. Tes amis, à qui tu es par ailleurs venu en aide plus d’une fois, étaient si fiers de toi. Générosité : voilà un maître mot qui t’a toujours caractérisé. Ta réussite, tu ne te la devais qu’à toi-même, car tu t’es fait tout seul. Tu n’avais pas de père à l’âge adulte pour t’accompagner, tu es arrivé sans un sou en poche en France et tu as réussi, avec ton intelligence et avec ta volonté, et tu as réussi de façon éclatante. Voilà qui est Jean-Pierre Bessis. Je fais d’ailleurs un lien entre ta réussite et le décès si prématuré de ton père qui a dû créer chez toi un très puissant sentiment d’urgence, tragique moteur collatéral bien connu du succès.

Et puis tu as toujours été modeste, tu as toujours eu le succès modeste, discret, sain : exemplaire. Tu donnais en retour, et tu emportais les gens dans ton sillon.

 

 Le 24 juillet 1987, c’est moi qui naissais. Quatre années avant Dan, qui est né le 23 avril 1991. Nous sommes donc nés dans cet appartement chéri du 13 avenue de l’Opéra. De mes toutes premières années, j’ai bien sûr peu de souvenirs : que les photos. Les photos où tu avais l’air heureux, ému, de me porter suspendu au-dessus de ta tête alors que tu étais allongé sur le lit. Puis contre toi. Je ne peux qu’imaginer que cela a dû être un grand bouleversement pour toi d’avoir un fils, ton premier fils. Il y avait Bijou, le chat de maman, toi, maman et moi et ce que je sais et peux dire avec certitude comme mon sentiment me l’indique là encore en moi trente-six ans plus tard, c’est que vous m’avez donné beaucoup, beaucoup d’amour ; un amour merveilleux et total.

 Je crois que je peux dire que j’ai la très grande chance d’avoir eu une enfance heureuse, ce qui évidemment ne va pas de soi et ce qui évidemment n’est pas donné à tout le monde. Elle est l’un des cadeaux et l’un des trésors les plus précieux que vous m’ayez donnés, toi et maman et qui font qui je suis aujourd’hui. Si j’ai aujourd’hui de la sérénité, de l’amour en moi en quantité, c’est aussi pour beaucoup issu de mon enfance. C’est un cadeau inestimable qui, je le sais, a requis mille sacrifices, mille responsabilités, mille moments consacrés à Dan et à moi. Cela est et reste vrai même à partir de 1994, date de votre divorce avec maman, divorce qui fut bien sûr un événement douloureux pour nous tous. Car vous ne vous êtes pas ménagés avec maman avec des procès et des conflits qui se sont étalés sur des années et Dan et moi qui étions au milieu de tout ça. Mais de cela, je crois que ce n’est pas utile que l’on reparle ce soir car c’est une période que nous avons tous surmontée.

 Ainsi, dans mes souvenirs de mon enfance avec toi, il n’y a pas de ligne de démarcation forte entre de mes 1 an à mes 7 ans quand nous vivions tous sous le même toit et de mes 7 ans à mes 17 ans quand on se voyait un week-end sur deux.

 Tout au long de cette période, le souvenir d’existence le plus fort que j’ai c’est celui d’une très grande liberté créatrice que tu nous donnais. Tu m’as beaucoup laissé être tout simplement et c’est parce que tu m’as laissé être que j’ai pu développer cette grande faculté de créer que j’ai : autre cadeau. Ainsi, avec Dan, on passait notre temps à faire des travaux manuels – beaucoup en carton, tu te souviens de ce grand requin ? -, à dessiner des BDs, à écrire des journaux – tu te souviens qu’on avait même monté un petit kiosk à journaux à la maison ? -, à faire des cabanes : ce ferment créatif que j’ai développé au 13 avenue de l’Opéra a fait qui je suis et définit qui je suis jusqu’à présent, papa. Si tu avais été par exemple ne serait-ce que plus « coercitif » ou si, par un regard ou par un mot, tu avais dévalué tous ces mille travaux que l’on faisait, le sentiment de liberté créatrice que j’ai aujourd’hui n’aurait pas été le même. C’est au contraire, que ton regard bienveillant et rempli d’amour sur nous et sur ce qu’on faisait que je garde en mémoire aujourd’hui quand je repense à cette période.

 Quand vous étiez divorcés, je me souviens que tu venais nous chercher le vendredi soir en voiture. Dans cette Mercedes que tu avais : tu as toujours été très Mercedes. Autre symbole de ce pilier de force que tu as toujours été pour moi. Le vendredi soir quand on te retrouvait, c’était un jour heureux pour nous, de retrouver notre papa. Tu te souviens de notre rituel ? On passait toujours chez le marchand de journaux où nous attendait le dernier tome de Dragon Ball Z, que l’on dévorait le soir même. Ça c’est un vrai souvenir d’enfance avec toi ce rituel, aussi minime qu’il paraisse.

 Le samedi, tu nous amenais souvent au Virgin de la galerie du Louvre où tu nous achetais des cassettes vidéo et les premiers DVDs. Tu te souviens de cette fois où, juste à côté au Nature & Découvertes du Carrousel du Louvre, tu m’as acheté ce grand et splendide télescope noir ? Ce télescope, le premier PC que tu nous as offert : rien de tout ça ne tombait du ciel, tout a été permis par ce que toi tu avais fait de ta vie et de l’amour sans limite que tu as toujours eu pour tes enfants. Oui nous étions gâtés par toi mais je crois pouvoir dire que, vu l’éducation que vous nous avez tous donnée, cela s’est toujours fait dans le cadre de bonnes valeurs inculquées et avec une conscience réelle de la valeur des choses. D’ailleurs, je te parle de ce Nature & Découvertes là au Carrousel du Louvre, et tu sais ce qu’on y trouvait environ 20 ans plus tard en vitrine ? Des écharpes Krama Heritage ! C’est grâce à toi papa, c’est toi qui m’as montré l’exemple. Et aujourd’hui depuis un an, ce même Nature & Découvertes est… fermé, tu savais ? À cause de cette satanée crise du pouvoir d’achat. Ce Nature & Découvertes-là, comme une métaphore des cycles de la vie.

 Je me souviens qu’une fois tu nous as offert la cassette vidéo de Léon, film culte de mon enfance. Et quand tu me l’as offerte, je ne pouvais pas soupçonner pourquoi c’est ce film-là que tu as voulu nous faire découvrir et pourquoi tu t’intéressais en particulier à la carrière de son acteur. Jean Reno, papa, tu t’en souviens ? Tu te souviens quand un peu plus tard tu nous as raconté qu’en tant que petit job il avait tenu pendant quelques mois la caisse d’un Paris Look ? Incroyable cette histoire, et j’aurais tellement voulu que tu me la racontes à l’époque dans ses moindres petits détails. Si tu nous as fait regarder Léon et le Grand Bleu, c’est que quelque part tu devais être content d’avoir un tout petit peu contribué au financement de son début de carrière, à Jean. Ahah. Pas fier, content, juste innocemment content.

 Qu’est-ce que je t’ai tanné pour qu’on puisse un jour le rencontrer, des années durant ! Et un jour, c’était quelques semaines ou mois avant le 9 février 2004, tu nous annonçais avec grande joie une extraordinaire nouvelle : Jean Reno lance un parfum, « Jean Reno loves you », et il t’invite à la soirée de lancement qui a lieu au Marionnaud des Champs- Élysées. Alors ça, même si j’avais déjà 16 ans, c’est l’une des plus grandes joies de mon « enfance » que tu m’aies offerte. Et cette joie-là que tu t’apprêtais à créer chez Dan et moi, qui collectionnions ensemble les autographes, le jour où tu as reçu l’invitation, je sais qu’elle t’a rendu très heureux. De même que le jour où tu as su que j’étais admis au Collège Henri IV. Et la même aussi, 10 ans plus tard, quand je t’ai annoncé que j’avais réussi le concours de l’ESSEC. Je crois que tu étais vraiment fier à ce moment-là, et moi, qu’est-ce que j’étais content de te l’annoncer. Et cette rencontre avec Jean Reno restera à vie un magnifique souvenir, moult fois immortalisé par photos.

 

 Mais papa, on sait tous les deux que ça n’existe pas une relation père-fils qui soit absolument parfaite. Et, même si l’amour total que nous avons toujours eu l’un pour l’autre est la seule et unique caractéristique maîtresse de notre relation qui englobe toutes les autres, notre relation père-fils est aussi caractérisée par un double manquement : un manquement que toi tu as eu vis-à-vis de moi, puis un manquement que moi j’ai eu, beaucoup plus tard, vis-à-vis de toi.

 Ton manquement à toi, et je te l’ai déjà dit, et là je te le redis qu’avec douceur parce qu’on se dit tout ce soir, c’est que tu n’as pas été assez présent, voire trop peu présent, dans le temps consacré et dans la transmission pour Dan et pour moi. Qu’est-ce que j’aurais aimé qu’une seule fois tu t’asseyes avec moi, une seule fois, pour faire avec moi mes devoirs. Que tu nous parles de toi, que tu nous donnes des leçons de vie, que tu nous transmettes, que tu nous racontes des histoires. Tu n’étais pas doué pour raconter des histoires ou étais peu bavard ? En tout cas tu étais bon en maths, et rien que t’assoir avec moi pour m’aider à résoudre ces « problèmes » de maths qu’on nous donnait à l’école, ça aurait été suffisant. Et, je te l’ai déjà dit dans le passé, c’est vrai que cela a créé en moi un manque réel puis, comme résultat de ça, par la suite et pendant une brève partie de ma vie, un peu de colère contre toi. Et je sais que tu ne m’en veux pas pour ça, surtout que ça fait bien longtemps que cette colère-là en moi s’est évanouie.

 C’est particulier car ce manquement-là ne procédait nullement d’une indifférence ou d’un rejet tant donc tu n’avais qu’amour, le plus grand et le plus pur amour, pour Dan et pour moi. De ceux, indubitables, qui se sentent, qui se vérifient chaque jour. C’était ce regard que tu portais sur nous, le fait que tu pourvoyais à tout pour nous, que tu nous refusais rien. C’était quoi alors ? Un manque de patience ? Ce trait caractéristique qu’ont je crois tous les pères de trouver plus intéressantes les conversations et les moments passés avec leur enfants une fois qu’ils sont intellectuellement plus construits ? Le fait que pendant 10 ans on se soit quantitativement peu vus ? Le week-end quand on venait chez toi, c’est beaucoup Claude et Simone qui se sont occupées de nous, et tant mieux. Mon hypothèse la plus forte que je fais, c’est que cela devait être lié au fait que tu avais perdu ton père si jeune. Ou bien que ça t’ait rendu très difficile et délicat tout ce qui touchait à la paternité, ou bien que ce choc t’avait percuté si fort que, s’agissant de ton être profond, celui qui parle, celui qui s’abandonne dans des relations, quelles qu’elles soient, eh bien c’est comme si cet être en était resté mutique, muselé. Qu’est-ce que j’aurais voulu que tu me parles plus, quand tu avais encore ce don.

 Mais papa, ça n’existe pas des relations père-fils qui soient parfaites et, pour tout, pour tout ce que tu m’as par ailleurs donné et qui est incommensurablement supérieur, pour tes raisons à toi que je devine aujourd’hui : mais tu sais que je te pardonne tellement, tu sais que cela fait très longtemps que je t’ai totalement pardonné. Tu restes le meilleur des papas, point final.

 Maintenant, quel est mon manquement à moi vis-à-vis de toi ? Cela nous oblige à sauter les époques. À mes 17 ans, maman est retournée vivre en Israël et Dan et moi avons emménagé chez toi, au 74 avenue Paul Doumer. Quelle période de ma vie si heureuse s’est à ce moment-là ouverte, en vivant à tes côtés, chez toi, dans cet appartement aux si bons souvenirs.

 C’est là à tes côtés, dans ma chambre, que j’ai passé mes années prépa, à étudier avec détermination. Papa, si Henri IV c’était le public et si l’ESSEC c’est moi qui me le suis payé en faisant un prêt étudiant, ma prépa à Ipésup c’est toi qui l’as payé et, si tu n’avais pas fait ça, je ne sais pas si j’aurais intégré cette école avec tout ce que ça m’a apporté dans ma vie : mes amis, mon entrepreneuriat, les voyages qui m’ont mené au Cambodge. T’as fait ça pour moi papa et cela me bouleverse de me dire que ça devait être à ce moment-là l’une des toutes dernières fois où tu étais financièrement en capacité de faire quelque chose d’aussi structurant pour moi, donc cela me laisse sans mot.

 À Paul Doumer, dans cet immense appartement que tu avais acheté après avoir revendu Paris Look à Marionnaud, c’est là que j’ai vécu mon histoire d’amour avec Clémence, mon premier amour. On regardait Prison Break ensemble dans ma chambre. Et c’est à Paul Doumer que tu m’as permis papa d’organiser les plus belles soirées au monde : du lycée, de l’école, avec à chaque fois tous mes amis, des soirées à 50, 80, 100 personnes. C’est juste béni, si beau que, comme toi tu aimais le faire, tu m’aies à chaque fois laissé organiser ces soirées qui sont toutes d’incroyables souvenirs, les meilleurs souvenirs.

 On doit à peu près être en 2007-2008 et c’est à ce moment-là que les symptômes de cette maladie que tu as eue pour la première fois en 2000 se sont accélérés, cette maladie du Parkinson que je vis encore sans doute aujourd’hui comme un traumatisme non totalement réglé, celle qui fut pour toi la plus grande épreuve de ta vie et qui fut pour moi en ricochet la plus grande épreuve de ma vie, parce qu’elle t’a affecté toi.

 C’était à cette époque d’abord les tremblements et, face à eux, et tout jeune vingtenaire que j’étais, je n’avais qu’une seule réaction, qu’une seule réponse : le refus, le déni. Ce n’était pas possible. Je ne pouvais pas admettre que le pilier de force qu’était et qu’a toujours été mon père se soit ainsi retrouvé ébranlé. Au déclenchement, j’avais des réactions presque sauvages, si nulles : je me souviens qu’à une ou deux reprises j’ai posé mon bras avec force sur ta jambe, te disant tout juste d’arrêter de trembler. Et bien sûr que j’en ai honte. Et bien sûr que je ne comprenais pas, ne voulais pas comprendre, refusais de comprendre que l’intégrité physique même de mon papa se soit ainsi retrouvée compromise.

 Rapidement, ce sont tes facultés cognitives qui ont commencé à être atteintes. Comment est-ce que ça s’est manifesté ? Tu devais oublier des mots, puis de plus en plus : tout cela je l’ai refoulé, tout cela est passé en zone d’ombre. Tu sais papa que la seule fois de ma vie que j’ai fait une dépression, qui a duré environ 6 mois, c’était en 2010-2011 quand j’ai compris que j’étais en partie en train de te perdre, que tu étais en train de devenir un homme qui ne serait plus jamais le même que celui que j’avais connu. Cela – alors que je menais à ce moment très bien mes études, mes projets, mes stages – m’a atteint au plus profond, car tes fondations ont toujours été le premier périmètre de mes fondations.

 Cette nouvelle décennie a aussi été celle de l’accélération des difficultés financières et de la fin de Paul Doumer, tes problèmes de santé ayant précipité la fin de la nouvelle activité que tu avais lancée.

 Et voici mon manquement à moi vis-à-vis de toi papa : j’ai regardé ta maladie à partir de mon point de vue à moi, surtout comme une épreuve qui m’affectait moi, et pas assez comme une épreuve qui t’affectait toi. Je la regardais comme tel car, papa, tu as toujours été central dans ma vie et car je t’ai toujours aimé avec tout mon cœur, à tout âge de ma vie, donc quelque chose qui t’affectait forcément m’affectait. Mais, à ce moment-là, je n’ai pas raisonné comme il fallait, je n’avais pas la maturité et, je crois, la sagesse que j’ai aujourd’hui. J’aurais dû me mettre plus dans ta peau et me dire que soudain, quelqu’un qui a toujours eu une grande aisance avec les chiffres, qu’est-ce que cela faisait de tout d’un coup avoir son cerveau qui ne pouvait plus les manier de la même façon, quelle douleur insupportable à la vie, à l’amour propre, à tout de se rendre compte peu à peu que cette réalité d’excellence arithmétique allait peu à peu devenir un état antérieur, lointain, irrécupérable.

 J’aurais dû plus voir, voir, à ce moment-là ta dignité à toi d’homme dégradé qui se savait comme tel dans le regard des autres. Et j’aurais dû davantage te traiter, te considérer en homme malade mais, tu vois papa, si je me vois maintenant beaucoup évoluer sur les points que je t’ai cités, même maintenant une part de moi résiste au fait de te voir entièrement avec le regard que l’on porte sur un malade, et cela uniquement afin de préserver qui tu étais, qui tu es et que cela m’est insupportable qu’on puisse te traiter avec quelque chose qui se rapprocherait de la pitié. Et parce que même là quand je te regarde ce 8 mai devant moi, je ne peux pas voir autre chose qu’un homme fort, exceptionnel.

 J’étais énormément dans le déni de te voir aller d’état dégradé en état dégradé, la partie cognitive étant de loin la plus dure, pour deux hommes comme nous pour qui l’intellect est si important. Heureusement, suite à une opération de pose d’électrodes réussie, tu t’es arrêté de trembler à partir de 2010 mais ta chute n’est allée qu’en s’accentuant. Le déni encore : je ne pouvais pas accepter que mon père, ce pilier de force et d’intelligence et de réussite, était en train de devenir de façon irrémédiable un homme diminué. La douleur était trop grande, insupportable. Je me souviens en 2012 avoir essayé autour d’un café de te « coacher », avec un plan d’action pour que tu puisses « te reprendre en main ». Et bien sûr à la fois c’était la marque la plus maladroite et la moins instruite qui soit sur ce dont il était question de mon plus grand amour, et à la fois : pardon, papa. Pardon. Même si mon sentiment de révolte avait quelque bonne fondation, cela me fait beaucoup souffrir aujourd’hui qu’il ait manqué à ce moment-là de ma vie la part de compassion nécessaire et supplémentaire. Et je veux que tu le saches.

 J’ai quelque part inconsciemment dû lier mon manquement – et je ne sais même pas si j’en avais pleinement conscience que je te faisais ainsi manquement – au manquement que toi tu avais eu pour moi et pour lequel je t’exprimais à peu près à la même période ma petite colère, je me souviens que je me suis dit qu’après ton absence pendant mon enfance, le divorce très dur, l’abandon de maman quand elle est partie en Israël, que cela faisait décidemment beaucoup d’épreuves familiales qui m’arrivaient l’une après l’autre, à ce moment de ma vie où tout était en construction, où rien n’était stable. C’est d’ailleurs en 2012 que je lançais Krama Heritage, pour toutes les raisons positives et certainement aussi car j’ai aussi ressenti ce sentiment d’urgence à ce moment-là, et pour vraiment devenir entrepreneur comme toi : pour aussi te perpétuer.

 Mais, me voyant évoluer et, oui, je crois, devenir meilleur homme d’année en année, je m’en veux bien sûr au cours de cette période qui a duré quelques années autour de mes 25-30 ans de ne pas avoir assez mis de compassion par rapport à l’épreuve terrible que tu traversais. Je suis toujours resté présent, je t’ai toujours entouré, je t’ai toujours dit que je t’aimais, je ne t’ai évidemment jamais abandonné, mais j’aurais dû faire mieux. Pardon papa, pardonne-moi. J’ai toujours été le gardien et je reste le gardien de Jean-Pierre Bessis et mon amour pour toi est toujours resté total, quels que soient les moments que nous avons traversés ensemble.

 

 Lorsque, à partir de 2013, tu as déménagé au 8 boulevard des Filles du Calvaire, c’est toute une organisation qui s’est construite autour de toi. Avec Claude, Simone, Dan, Eva et moi puis rapidement avec Mama, Malado et Madi, nous étions en commando pour toi. Claude et Simone ont pris soin de tout pour leur frère, nous permettant à Dan et à moi de continuer à avancer dans nos vies. Ce que tes grandes sœurs ont fait pour toi, aucune sœur au monde ne serait capable de faire ne serait-ce que le quart pour leur frère. La présence, les caresses, les marques d’amour, le soutien financier, l’organisation logistique, l’administratif, l’organisation médicale, tout : c’est de l’ordre du divin. Tu sais, papa qu’elles ont créé une fondation qui finance la recherche contre le Parkinson ? C’est la Fondation Claude, Simone et Jean-Pierre Bessis. En tant que famille, nous nous sommes unis autour de toi comme jamais.

 Tu étais là pour mes 30 ans en 2017 sur la péniche avec tous mes amis, tu te souviens ? Et en 2018 on a voyagé ensemble en famille au Maroc. Tu sais, si au cours de la période 2012-2017, j’étais donc plus sauvage et moins comme je suis devenu envers toi, c’est aussi parce que je menais une vie beaucoup plus contrainte et en partie agitée dans le combat intérieur que je menais entre entrepreneuriat et salariat. Je faisais mes études de philosophie, Krama le soir, un job salarié en finance la journée et c’est aussi pour ça que j’étais bien moins disponible. Au contraire, le saut dans Krama le jour de mes 30 ans m’a apporté la plénitude que je recherchais et a pour beaucoup contribué au fait que, je le crois, je suis devenu meilleur homme. Et cette confiance dans l’entrepreneuriat et dans l’avenir, cette confiance en moi, c’est de toi que je la tenais.

 Je suis devenu plus rond, et j’espère que tu l’as senti. Toi, tu menais un combat de champion contre la maladie et, ainsi, je sentais toute ta solidité à mes côtés. Ta famille t’entourait bien, s’occupait bien de toi, t’aimait sans réserve ni limite. Claude et Simone faisaient toujours les courses pour toi, t’apportaient toujours quelque pâtisserie que tu adorais car tu as toujours été très gourmand, te parfumaient.

 

 Papa, il y a quelque chose que je ne t’ai jamais dit et c’est pour ça, même si je ne retiens de la maladie que ton combat, ta solidité et ta présence dans ma vie pendant toutes ces années, je ne la vois pas comme un tout continu depuis 2010. 2010, c’est pour moi le point de bascule cognitif et, même si je n’arrive plus à le situer de façon exacte, il a dû se produire quelque chose. Ton opération des électrodes au cerveau, et peut-être les espoirs que j’y mettais, peut-être. Pendant ces dix années, un long processus d’acceptation pour moi avec donc des premières années de rude déni.

 Mais c’est en 2020 qu’il s’est produit quelque chose, en avril 2020 quand tu as attrapé le Covid. Ce mois interminable où Claude et Malado sont restées avec toi, lors duquel un premier médecin qui t’avait vu ne te donnait apparemment pas 24 heures, vu ton état de santé aggravé. C’est un combat de l’ombre que tu as mené, dans ton corps et dans ton esprit, même diminués. Un combat héroïque, un combat de vie qui s’exprime bien celui-là puisqu’il a dit de la façon la plus nette qui soit : NON. Nous ne pouvions pas être là, du fait du confinement et surtout du risque d’infection. Et je me souviens que je n’avais jamais été autant miné, pétri, désespéré à l’idée que je pouvais là, il suffisait d’un coup de fil pour m’en informer, te perdre. C’étaient pour moi de très longues journées de souffrance silencieuse.

 Mais cela ne s’est pas produit, et Claude et Malado t’ont grandement aidé à le remporter ce combat. Viva ! Quelle force de la nature, Jean-Pierre Bessis ! Et ce que je voulais te dire c’est qu’à ce moment-là, la pensée de te perdre qui ne s’était jamais exprimée en moi, et le combat incroyable que tu as mené pour la vie m’ont permis de franchir une étape considérable d’amour pour toi, totalement exprimé. Notamment à partir de 2020, je t’ai cette fois-ci exprimé totalement, par mille gestes, par mille paroles et sans cette retenue de compassion eu égard à ta maladie que j’avais eue quelques années auparavant, tout le flot d’amour que j’ai toujours eu pour toi et dont je n’avais pas tout exprimé quelques années plus tôt. Par ton combat, ce combat d’avril 2020 que tu as mené, tu m’as rendu meilleur homme tout court car ce que je t’ai décrit-là a certainement eu des répercussions de cœur sur d’autres aspects de ma vie. Tiens, en t’en parlant là à l’instant je viens de me faire la réflexion que c’est justement en 2020-2021 que j’ai aimé, ça je le savais déjà, deux filles l’une après l’autre comme jamais auparavant, et je le leur avais ainsi exprimé. Est-ce lié ?

 Je voudrais te dire papa que les années avec toi entre 2020 et 2024, puisque nous avançons dans la chronologie, étaient des années aussi heureuses que possible. J’avais en moi pour toi toute la rondeur de cœur que j’ai aujourd’hui, celle que je suis content d’avoir. Tu te souviens, je venais te voir tous les vendredis soirs et on faisait le Kidouche ensemble, avec Malado. Malado me rejoignait en chanson à force de s’habituer à la mélodie : on a recréé chez toi papa ce beau lien de fraternité entre Juifs et Musulmans qu’il devait y avoir en Tunisie ! On faisait le Kidouche et je te mettais aux lèvres le verre du Kidouche avec de la Boukha en te disant : « tiens, un peu de Boukha de Tunisie, papa », et tu faisais légèrement la grimace en réponse à l’alcool. Mais je sais que tu appréciais.

 Même si tu ne pouvais quasiment plus parler, notre lien, notre contact, notre relation passait par le regard, passait par la main, passait pas les émotions. Toutes tes émotions étaient bien entièrement et totalement vivantes, tu sentais tout, ressentais tout, écoutais tout. Pour moi, juste te serrer fort la main et que tu me la serres fort en retour me suffisait. C’est comme ça qu’on continuait à toujours se transmettre de la force. Malado, qui t’a tant aimé, et qui te voyait tous les soirs, me disait : « regardez M. Bessis comme il est content de voir son fils, là il sourit là. Regarde comme il est content ». Et ça me suffisait.

 Voilà tout ce que je t’ai à peu près dit ce soir-là, papa, ce soir du samedi 27 avril, ce soir où pour la toute première fois de nos 36 ans de vie en commun tu ne me serrais pas la main en retour, cette nuit-là où j’ai tant pleuré.

 

 Papa, ta vitalité est tout bonnement incroyable, d’un autre monde. Tu ne peux pas t’en souvenir tant tout doit être confus pour toi, mais quelle si grande joie tu nous as donnée lorsque le lendemain Claude nous a dit sur le groupe de la famille que tu avais un peu ouvert l’œil ! Mardi juste après, ce n’était pas un rêve : tu étais bel et bien réveillé, animé, les yeux ouverts ! Est-ce que tu sais cette joie que tu m’as donnée papa après t’avoir vu samedi bel et bien dans le coma sans aucune certitude ou omniscience pour ce qui allait suivre ? J’ai prié Dieu si fort, lui demandant d’accomplir un miracle et ce mardi 30 avril, 8ème et dernier jour du Pessah, Dieu a bel et bien réalisé ce miracle en te rendant à nous. Est-ce que tu sais comme j’étais joyeux ce mardi-là ?

 Qui sait cela, ces faits-là qui sont si organiquement banals s’agissant des patients anonymes d’un service hospitalier ? Mais papa, tu as été admis pour détresse respiratoire, les médecins ne te donnaient pas 24 heures, tu étais dans le coma puis tu es revenu à nous, et cela ne vient pas de nulle part : elle est cette combativité de vie qui est la tienne, pour laquelle je t’admire tant et qui crée tant de sérénité en moi. Elle est cette combativité de vie qui est aussi amour pour nous car je sais que bien sûr tu te bats aussi pour nous, ta famille. Souvenir éternel même de ces moments, papa, que cette lettre conservera.

 

 Hier, le 6 mai – car oui, j’écris cette lettre depuis plusieurs jours -, je t’ai vu, et tu me regardais. Tu étais sous respirateur, et tu me regardais, entre deux temps de yeux fermés. Tu avais tantôt le regard inquiet, tantôt apaisé. Ton visage, tes beaux sourcils, tes beaux cheveux, ton air si digne, ta main dans la mienne sont tout pour moi. Et même en cette heure si grave, tu me parais pourtant si fort, si éternel, si permanent. Et la pensée que, demain, tu puisses ne plus être là et que je ne puisse plus jamais te revoir me tue, papa.

 Papa, à la joie et au retour de l’espoir du mardi de miracle a succédé la journée de jeudi où le Professeur Rivière nous a réuni tous les quatre pour nous dire qu’ils avaient identifié la cause de ta détresse respiratoire et qui serait liée à un problème de déglutition. C’est après qu’il nous a dit que la déglutition, cela ne peut être traité et que c’est usuellement une digue qui tombe en dernier pour les malades parkinsoniens, que tout s’est de nouveau assombri. Il a dit qu’ils feraient du mieux qu’ils pouvaient mais ses mots avaient une résonnance terriblement préparatoire. J’ai énormément pleuré les jours qui ont suivi. Médicalement, la sentence paraît irrévocable.

 Nous nous relayons autour de toi, tes indicateurs sont stables, tu es là parmi nous, je sens toute ta force et toute ta présence, et tout cela paraît irréel.

 Papa, si le pire devait arriver, le combat que tu mènes là pour ta vie, nous offre à tous le temps de nous préparer. Si tu étais parti comme l’avaient annoncé les médecins en 24 heures, le choc aurait été d’une brutalité terrible, difficilement absorbable. Jusqu’au bout tu nous protèges. Jusqu’au bout tu me fais des cadeaux, mon papa. Là, par ton combat, tu nous donnes s’il en est le temps de l’acceptation. J’ai moins pleuré ces derniers jours. Tu me fais un deuxième cadeau de don d’amour infini, comme en 2020. Je ne t’ai jamais autant dit « je t’aime » comme en ce soir du samedi 27 avril. C’est en immédiateté de ce cadeau-là que je t’ai écrit cette lettre, lettre qu’il m’était si important d’écrire de ton vivant, en vertu de notre pacte à nous, un pacte de la vie et de la force des Bessis. J’espère pouvoir te la lire, et pouvoir demander à la famille de t’en lire des extraits, en espérant que ça leur fera du bien aussi.

 Simone dit que si tu nous quittes tu ne souffriras plus. En anticipation du pire, même si je crois que personne n’est jamais prêt à ce genre d’événement, tu m’as donné par ton combat et par ta présence parmi nous pendant tous ces jours si précieux le temps de me préparer. T’écrire cette lettre m’est apparu comme la seule bonne chose à faire, en plus de venir te voir tous les jours pour te donner de la joie et de la force.

 Je crois que si tu pouvais parler, tu exprimerais peut-être ton inquiétude, ta peur mais surtout tu me rassurerais. Tu me dirais quelque chose comme : « ça va aller mon fils, ne t’inquiète pas ». « Je veux que tu vives toi ta vie et que tu sois heureux ». Je crois que tu voudrais que je me dise des choses comme : c’est une épreuve d’homme, une épreuve universelle d’homme que tout homme vit un jour, vivra un jour. Mes pairs en ce sens me donnent de la force. Je n’ai pas mieux que : il faut accepter, être fort et se renforcer, être là, apprécier les tout derniers moments et relire tous ceux d’avant, se remémorer, t’accompagner par la pensée, être présents, t’entourer.

 Je crois papa que si tu nous quittes, tu voudrais que je sois très fort et résolument tourné vers la vie, exactement comme toi tu l’as été quand tu as perdu ton père à l’âge de 13 ans. Je crois que tu voudrais que j’en fasse une force, que cela soit pour moi un élan de vie décuplé. Je t’en fais la promesse. Qui tu es, ta grandeur de cœur, ta force vitale, ton intelligence, ton appétit pour la vie, ta générosité, seront toujours en moi. Je les porterai toujours en moi comme la première marque de ta présence en moi. Jean-Pierre Bessis sera toujours dans et avec Raphaël Bessis et Dan Bessis. Ta réussite, j’en ferai un si puissant moteur pour la réussite que je veux avoir dans ma vie, je te le promets. Et j’en suis qu’au tout début de ma trajectoire, papa. Et cette faculté d’amour sans entrave qui se dit pleinement, qui s’exprime pleinement, qui se vit pleinement et que j’ai acquise en grande partie grâce à toi papa, la personne que j’aime le plus au monde, dans le cadre de notre relation père-fils à nous et grâce aussi à ton combat contre la maladie, cette faculté qui m’a permis de devenir un homme meilleur : cette faculté-là papa, je vais en faire usage, je te le promets.

 

Je t’aime avec tout mon cœur, toujours.

 

Ton fils, Raphaël

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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