Article 13 – Entrepreneur et incertitude – Partie 1 – L’incertitude


Une première discussion avec Frank Knight

Par le Philosophe

 

 

 

Le Philosophe : « Cher Frank, très heureux de vous accueillir ! Entrez donc, entrez donc et laissez-moi vous débarrasser de votre manteau. Vous avez fait une longue route depuis Chicago pour venir jusqu’ici, et je vous en remercie vivement. Puis-je vous proposer du thé ? »

Frank Knight : « Merci bien. Bien volontiers. À la menthe, s’il vous plaît. Si vous avez. »

Le Philosophe : « Nous avons ça ! Frank, c’est un honneur de pouvoir commercer avec vous. Vous êtes, avec Joseph Schumpeter – que vous connaissez bien – le plus grand nom de l’économie à vous être penché sur la figure de l’entrepreneur. D’ailleurs, votre grande bible sur le sujet, Risk, Uncertainty and Profit, ou R.U.P., pour les intimes, se trouve comme vous pouvez le voir, grande ouverte sur la table basse – et moult fois annotée, au stylo vert. »

Frank Knight : « Je vois ça. »

Le Philosophe : « Sans vouloir, Frank, nullement déroger à l’amabilité, il est à constater que la postérité a mis davantage le nom de Schumpeter que le vôtre dans la lumière : tout étudiant en sciences économiques a été exposé au nom de Joseph Schumpeter, mais bien peu l’ont été à celui de Frank Knight. Or, pour nous qui étudions avec assiduité et exhaustivité l’entrepreneur dans notre bâtisse, vos écrits nous sont tout autant indispensables. Comptez donc sur moi pour leur faire la part belle : cela sera une grande joie que de faire peut-être découvrir vos textes essentiels à ceux qui ne les connaissent pas encore. »

Frank Knight : « Cela est fort aimable de votre part, le Philosophe. »

Le Philosophe : « Mais commençons sans plus tarder notre discussion, si vous le voulez bien. Votre R.U.P date de 1921, soit dix ans tout pile après la publication de Théorie de l’évolution économique de votre cher confrère Joseph. Je ne manquerai pas, en fin de discussion, d’aller jusqu’à me faire joyeusement arbitre entre vous, dans notre quête de vérité sur l’entrepreneur. Mais donc, dans votre R.U.P, la lettre absolument essentielle, c’est le U : l’incertitude. Elle est absolument cardinale dans vos écrits et le traitement que vous en faites est tout bonnement fascinant. Prenons donc le temps, si vous le voulez bien, de nous pencher ensemble sur tout ce que recèle l’incertitude selon vous : car c’est bien cette même incertitude qui, d’après vous, dessine tous les contours de et puis donne toute son envergure à l’entrepreneur. Est-ce bien cela ? »

Frank Knight : « Votre propos introductif est correct : la contribution technique particulière à la théorie de la libre entreprise que cet essai s’évertue de réaliser est un examen plus exhaustif et plus attentif du rôle de l’entrepreneur ou faiseur d’entreprise, la « figure centrale » reconnue du système, et des forces qui fixent la rémunération de sa fonction spécifique. »

Le Philosophe : « Bien. Commençons par le commencement : le risque, et l’incertitude. Deux concepts qui paraissent proches mais qui en réalité sont bien distincts, et vous êtes le premier à les avoir cloisonnés. Et c’est à partir de cette distinction que découle tout le reste. Comment séparez-vous donc le risque, d’une part, de l’incertitude, d’autre part ? »

Frank Knight : « Le fait essentiel est que le « risque » signifie dans certains cas une quantité que l’on peut mesurer, alors que dans d’autres il est quelque chose de fondamentalement distinct de cela. Il apparaîtra qu’une incertitude mesurable, ou « risque » plus exactement comme l’usage du terme désormais le sanctifiera, est à ce point différente d’une incertitude qui ne se mesure pas qu’elle n’est dans les faits en aucun cas une incertitude. Nous restreindrons donc en conscience le terme « incertitude » aux cas de type non-quantitatifs. C’est la « véritable » incertitude, et non pas le risque, comme cela a été avancé, qui forme la base d’une théorie valable du profit. »

Le Philosophe : « Donc, le risque, dites-vous, cela se quantifie en toute part, à l’aide de probabilités robustes : cet événement a 1 chance sur 3 de se produire, on peut donc le qualifier de risque. En revanche, l’incertitude, cela ne peut jamais être quantifié. Et toute votre approche du risque et de l’incertitude est bien sûr inséparable du futur, abri à venir et réceptacle de nos actions d’aujourd’hui. »

Frank Knight : « Tout à fait. Nous ne vivons qu’en ayant une certaine connaissance du futur ; alors même que les problèmes de la vie, ou tout du moins de sa conduite, proviennent du fait que nous en sachions si peu. C’est aussi vrai de la vie des affaires que d’autres sphères d’activité.  L’essence même d’une situation c’est agir selon une opinion, de plus ou moins grande fondation et valeur, ni dans une ignorance complète ni muni d’une complète et parfaite information, mais d’une connaissance partielle. Le rôle de la conscience c’est de donner à l’organisme cette « connaissance » du futur. »

Le Philosophe : « D’accord. Et cela ne vient naturellement pas sans difficultés ? »

Frank Knight : « Elles sont nombreuses et elles prennent la forme de sources d’erreurs. D’abord, nous ne percevons pas le présent tel qu’il est ni dans sa totalité. Nous n’inférons pas non plus le futur à partir du présent avec un haut degré de dépendance. Nous ne connaissons pas non plus avec précision les conséquences de nos actions. De plus, il y a une quatrième source d’erreurs qu’il nous faut prendre en compte, c’est que nous n’exécutons pas nos actions dans la forme précise où nous les avons imaginées et originées en volonté. » 

Le Philosophe : « Absolument, et très clair. Ces termes nous sont désormais familiers. Et dans notre rapport au futur, on compose donc avec le risque, et on compose avec l’incertitude. Commençons si vous le voulez bien par le risque, que vous scindez, me semble-t-il, en deux catégories. »

Frank Knight : « Il y a en effet une différence fondamentale entre des probabilités « a priori » d’une part et entre des probabilités « statistiques » de l’autre. Dans le cas des premières, les « chances » peuvent être calculées à partir de principes généraux, alors que dans le cas des secondes elles ne peuvent être obtenues qu’empiriquement.

 Il paraît évident que la probabilité d’obtenir un six en lançant un dé est « véritablement » un sur six [probabilités a priori], peu importe ce qu’il se passe réellement sur un lancer de dé spécifique ; mais personne ne saurait aventurer avec confiance que la probabilité qu’un immeuble en particulier brûle un jour spécifiquement [probabilités statistiques], est « véritablement » d’une valeur assignée quelconque. »

 Le Philosophe : « Très clair. Rebondissant aussi sur l’exemple que prend l’économiste Von Mangoldt, vous illustrez aussi cela dans le cas d’un producteur de champagne, en expliquant que l’aléa que des bouteilles se fissurent ou éclatent le long de la chaîne de production ne peut être qualifié « d’incertitude ». En effet, un nombre ou une proportion constante et prévisible de bouteilles éclate sur toute chaîne de production, cela est donc bien l’illustration d’un risque « statistique » qui est donc, de ce fait, assurable puisque l’expérience nous donne une bonne idée des possibles qui adviennent. La perte devient alors un coût fixe qui est répercuté sur le consommateur. Mais Frank, dans la vie de tous les jours et face à une situation donnée, on ne fait ni de probabilités a priori ni de probabilités statistiques, car nos mécanismes sont tout autres, n’est-ce pas ? »

Frank Knight : « C’est exact. Nous agissons à partir d’estimations plutôt qu’à partir d’inférences, à partir du « jugement » ou de l’« intuition », et non pas à partir du raisonnement, pour l’essentiel.  À présent, une estimation ou un jugement intuitif est comme un jugement probabiliste, mais très différent des deux types de jugements probabilisés que nous avons déjà décrits. »

Le Philosophe : « Et en cela, si je vous suis bien, on commence déjà à composer avec, donc, l’incertitude. »

Frank Knight : « Prenez pour illustrer n’importe quelle décision dans la vie des affaires. Un industriel  considère la recommandation de prendre l’engagement lourd d’augmenter ses capacités de production. Il « s’appesantit » plus ou moins sur la proposition, prenant en compte également autant que possible les divers facteurs plus ou moins susceptibles d’être mesurés, mais le résultat final est une « estimation » du débouché probable des cours d’action proposés. Quelle est la « probabilité » de l’erreur inhérente au jugement ? Cela n’a manifestement pas de sens de parler de, ou bien de calculer, cette probabilité a priori ou de la déterminer empiriquement en étudiant un large nombre de cas. Le fait essentiel qui domine est que le « cas » en question est si entièrement unique qu’il n’y en a pas d’autres ou pas un nombre suffisant qui permette de tabuler de façon suffisante et de former ainsi une base pour aucune inférence de valeur au sujet d’aucune probabilité réelle dans le cas qui nous intéresse. Il en va évidemment de même pour toute conduite et pas seulement dans le cas de décisions d’affaires. »

Le Philosophe : « D’accord. Mais, face à l’incertitude d’une situation qui est donc unique, on fait tout de même appel à notre esprit logique, et donc, forcément, un petit peu, aux mathématiques ? »

Frank Knight : « Oui il est vrai, et on ne peut assez insister sur ce fait, qu’un jugement de probabilités est en réalité émis. L’homme d’affaires lui-même ne forme pas simplement la meilleure estimation dont il est capable sur le résultat de ses actions, mais il est probable aussi qu’il estime la probabilité que son estimation est correcte. Le « degré » de certitude ou de confiance accordée à la conclusion après qu’elle a été trouvée ne peut être ignoré, car il est de la plus grande signification pratique. L’action qui suit une opinion dépend tout autant de la quantité de confiance dans cette opinion qu’il ne l’est du caractère favorable de l’opinion elle-même.

 La logique ultime, ou psychologie, de ces délibérations est obscure, une partie insondable du mystère scientifique de la vie et de l’esprit. Nous devrons simplement nous contenter d’une « capacité » de l’animal doté d’intelligence de formuler des jugements plus ou moins corrects au sujet des choses, un sens intuitif des valeurs. Nous sommes ainsi construits que ce qui nous paraît raisonnable est susceptible d’être confirmé par l’expérience, ou autrement nous ne nous pourrions en aucun cas vivre dans notre monde. »

Le Philosophe : « Hmmm. Notre expérience intuitive du monde a ceci de réconfortant qu’elle nous encourage à agir puisqu’elle recouvre ce hiatus vertigineux qui sépare l’expérience – pensée en raison, a priori – de l’expérience vécue. Prodigieux commerce et emboîtement merveilleux qui sont tout sauf évidents sur le papier à la fois entre intériorité de la conscience et monde extérieur, et entre raison humaine et expérience dans le monde – quand on y pense bien, grâce à vous.

Et le voile même de ce hiatus, de ce franchissement même de l’intériorité vers le monde extérieur, c’est l’incertitude. Voile qui peut être plus ou moins épais. Mais cela se complexifie car, dites-vous, différentes couches d’incertitude se superposent. »

Frank Knight : « C’est exact. Un homme peut agir à partir de l’estimation de la probabilité que son estimation de la survenue d’un événement est correcte. Ce qui apparaît comme certain c’est que sera donné à sa propre estimation de la valeur de son propre jugement un poids bien plus important qu’à tout autre type de calcul. Les hommes forment, sur la base de l’expérience, des opinions plus ou moins valides au sujet de leur propre capacité de formuler des jugements qui sont corrects et même au sujet de la capacité d’autres hommes à le faire. »

Le Philosophe : « Dans une situation d’incertitude, j’estime que la possibilité de la survenue de cet événement est de 1 sur 5 et, en surplomb de cela, j’estime que la solidité de mon estimation est de 2 sur 3. Et ces micro-mécanismes que l’homme instaure pour composer avec l’incertitude ont des incidences immenses et quotidiennes dans ce que vous appelez la vie des affaires. »

Frank Knight : « Tout à fait. Cela apparaîtra immédiatement avec évidence au lecteur que cette capacité à formuler des jugements qui sont corrects (sur un périmètre plus ou moins étendu) est le principal fait qui rend un homme apte dans les affaires ; c’est l’activité humaine caractéristique, la dotation la plus importante pour laquelle les rémunérations sont reçues. La stabilité et le succès d’une entreprise en général est largement tributaire de la possibilité d’estimer les capacités des hommes en cette matière, à la fois pour assigner des postes aux hommes et pour fixer les rémunérations qu’ils méritent de percevoir pour tenir ceux-ci. Le jugement ou l’estimation au sujet de la valeur d’un homme est un jugement probabilisé de nature complexe, en effet. Plus ou moins fondé sur l’expérience et sur l’observation du résultat de ses prédictions, il est principalement sans doute après tout simplement un jugement intuitif ou « induction inconsciente », si l’on préfère. »

Le Philosophe : « Juger des possibilités dont est capable un homme est une gymnastique probabiliste bien plus complexe que prédire un événement par exemple, dites-vous. Intéressant… Très intéressant. Mais nous esquissons là Frank, nous ne faisons qu’esquisser et vous nous mettez à tous deux l’eau à la bouche ! Lâchez donc les chevaux Frank, lâchez-les ! Déjà, pourriez-vous nous dire clairement pourquoi l’incertitude est si capitale à vos yeux ? »

Frank Knight : « Cela est évident que l’incertitude est absolument centrale en économie car c’est cette incertitude véritable laquelle, redessinant les lignes directrices de la concurrence en théorie parfaite, donne sa forme caractéristique d’« entreprise » à l’organisation économique dans son ensemble et fait la rémunération spécifique de l’entrepreneur. »

Le Philosophe : « Ok ! Nous y voilà. L’incertitude est un élément si fondamental dans la vie humaine que, dans la vie économique, elle est, selon vous, ce phénomène essentiel qui vient donner ses contours à l’entrepreneur. Entrons donc dans le détail si vous le voulez bien : entrons dans la vie économique. »

Frank Knight : « À la racine du problème de l’incertitude en économie se trouve le caractère tourné vers l’avenir du processus économique lui-même. Les biens sont produits pour satisfaire des besoins ou des envies ; la production de biens nécessite du temps, et deux éléments d’incertitude sont introduits, correspondant à deux éléments d’anticipation qui doivent être effectués. Tout d’abord, la dernière étape des opérations productives doit être anticipée dès le début. Il est bien sûr impossible de dire avec précision lorsqu’on engage une activité productive quels vont être ses résultats en des termes physiques, quelles quantités (a) et qualité (b) de biens vont résulter de la dépense de ressources données. Ensuite, les besoins ou envies que les biens doivent satisfaire se trouvent aussi, bien sûr, tout autant dans le futur et leur prédiction implique de l’incertitude de la même manière. Le producteur, donc, doit estimer (1) la demande future qu’il vise à satisfaire et (2) les résultats futurs de ses opérations en tentant de satisfaire cette demande. »

Le Philosophe : « Le producteur des biscuits Pépito, avec leur délicieuse couche de chocolat ondulée, lorsqu’il lance sa production qui prend du temps, ne connaît pas en définitive le nombre de paquets qui seront achetés par le consommateur dans x semaines. »

Frank Knight : « Je n’ai pas connaissance des biscuits Pépito avec leur délicieuse couche de chocolat ondulée, mais oui : le consommateur ne contractualise pas pour ces biens à l’avance, en général. Une partie de l’explication pourrait être l’incertitude du consommateur au sujet de ses possibilités de payer à la fin de la période, mais cela ne paraît pas être crucial. La principale raison c’est qu’il ne sait pas ce qu’il voudra, ou quelle quantité, et avec quelle intensité ; en conséquence il s’en remet au producteur pour créer des biens et les tenir à sa disposition pour sa décision lorsque le moment sera le bon. La résolution de ce paradoxe apparent se trouve, bien sûr, dans la « loi des grands nombres », la consolidation des risques (ou incertitudes). »

Le Philosophe : « Et cela nous rappelle le détour de production de Böhm-Bawerk qui avait commencé à esquisser ces sujets avant vous. Continuons. Tiens, tout cela m’a donné faim, je vais nous chercher des biscuits. Mais je vous écoute. »

Frank Knight : « Cela va sans dire que la conduite rationnelle vise à réduire à leur minimum les incertitudes impliquées dans l’agrégation des moyens en vue d’une fin. Cela ne signifie pas, qu’on le souligne, que l’incertitude en tant que telle est néfaste pour l’espèce humaine, ce qui n’est probablement pas vrai. Nous ne devrions pas préférer vivre dans un monde où tout serait « tranché et sec », ce qui revient à dire que nous ne devrions pas vouloir que nos activités soient parfaitement rationnelles. Nous partons du principe que même si la vie est sans nul doute plus intéressante lorsque sa conduite implique une certaine quantité d’incertitude – la bonne mesure variant selon les individus et les circonstances -, les hommes cherchent pourtant à anticiper le futur avec précision et à adapter leur conduite en conséquence. »

Le Philosophe : « Ok. À présent que nous avons bien posé tout cela, venons-en, si vous le voulez bien, à ce qui est à mes yeux le plus intéressant dans notre discussion du jour : c’est tout ce que vous expliquez dans le chapitre VIII. Soit toutes les structures et méthodes mises en place par l’homme pour composer avec l’incertitude. »

Frank Knight : « Allons-y, et écoutez-moi bien. Tendez bien votre oreille et soyez bien attentifs car, en cette matière, nous pouvons distinguer au moins cinq éléments variables parmi les attributs et capacités individuels. »

Le Philosophe : « Nous sommes toute ouïe, Frank. »

Frank Knight : « (1) Les hommes diffèrent de par leur capacité de perception et d’inférence à formuler des jugements qui sont corrects s’agissant du cours d’événements futurs dans un environnement donné. Cette capacité, qui plus est, est loin d’être homogène, certaines personnes excellent à anticiper un certain type de situations problématiques, d’autres, d’autres types, et cela de façon infiniment variable. D’importance particulière est la variation dans les capacités à lire la nature humaine, à anticiper la conduite d’autres hommes, et cela en contraste par exemple avec le jugement scientifique s’agissant des phénomènes naturels.

(2) Une autre, bien que liée, différence, réside dans les capacités des hommes à juger des moyens et à discerner et planifier les étapes et ajustements nécessaires pour atteindre la situation future anticipée.

(3) Il y a une variation semblable dans la capacité à exécuter les plans et les ajustements que l’on croit requis et désirables.

(4) Il y a de plus une diversité de conduites dans des situations impliquant de l’incertitude du fait de différences dans le niveau de confiance que des individus placent dans leur jugement lorsque celui-ci est formulé et dans leur pouvoir d’exécution ; ce degré de confiance est dans une large mesure indépendant de la « valeur véritable » des jugements et des capacités eux-mêmes. »

Le Philosophe : « ! »

Frank Knight : « (5) Distincte de la confiance ressentie est l’attitude conative face à une situation au sujet de laquelle un jugement est émis avec un certain niveau de confiance. C’est un fait familier que certains individus veulent être sûrs et vont à peine « prendre des risques », là où d’autres aiment travailler sur des hypothèses originales et semblent préférer plutôt que fuir l’incertitude. Il est commun d’observer des personnes qui agissent à partir de suppositions de sorte que leurs propres opinions de la valeur de la supposition n’entre pas en compte ; il y a là une disposition à « croire en sa propre chance ». 

La quantité d’incertitude effective dans une situation vécue est le degré de confiance subjective ressentie dans l’acte projeté en tant qu’adaptation correcte au futur – notre numéro 4 plus haut. Il est clair que l’on peut parler en un sens de la « vraie valeur » d’un jugement et de la capacité d’agir, mais c’est la propre opinion de la personne de ses propres valeurs qui contrôle ses activités. Ainsi les cinq variables sont, du point de vue de la personne concernée, réduites à deux, l’incertitude (subjective ou ressentie) et son sentiment conatif à son encontre. »

Le Philosophe : « Wow. C’est une bourrasque de vent, que dis-je : c’est une tornade qui vient de souffler sur ma chevelure ! Alors ça… C’est précis. C’est fin, et c’est… ciselé. Je suis estomaqué, et rassasié. Vous venez de nous faire là le tableau des prodigieuses et infinies contingences de l’esprit humain et des types d’hommes face à ce qu’ouvre l’incertitude pour l’être humain. Vous venez de plus de mettre tout un paquet de lucioles dans mon esprit qui voit désormais toutes les infinies possibilités humaines dans l’appréhension du réel. » 

Frank Knight : « Et, accrochez-vous bien, le Philosophe, car ce n’est pas tout : le jugement ou l’anticipation et la capacité de planifier et l’aptitude à exécuter l’action sont tous le produit d’au moins quatre facteurs distinguables, au regard desquels les facultés en question peuvent varier indépendamment. Il s’agit de (a) la précision, (b) la promptitude ou la célérité, (c) l’amplitude de temps, et (d) l’amplitude spatiale de la capacité d’action. »

Le Philosophe : « ! »

Frank Knight : « Les deux premières catégories ne requièrent pas d’explication. Il est évident que la précision et la rapidité de jugement et d’exécution sont plus ou moins des dotations indépendantes de l’homme. La troisième fait référence à la durée de temps dans le futur selon laquelle la conduite pourra ou non être ajustée, et la quatrième à l’étendue ou à la magnitude de la situation envisagée et des opérations planifiées. Nous est familière aussi la différence entre des individus qui ont un esprit porté sur le détail et ceux qui cantonnent leur esprit aux esquisses larges d’une situation. Même ce schéma complexe est extrêmement simplifié comparé aux faits de la vie en ce qu’il inclue qu’une vision rigide et « statique » du problème.

Toutes aussi importantes sont les différences que l’on distingue à tout moment entre individus eu égard aux attributs mentionnés sont les différences dans leur capacité au changement ou au développement d’eux-mêmes le long de ces lignes. La connaissance est davantage l’affaire d’apprentissages plutôt que l’exercice d’un jugement absolu. L’apprentissage demande du temps et, à l’instar de la situation avec laquelle il compose, l’apprenti, lui aussi, est altéré par le changement. »

Le Philosophe : « Génial. C’est du petit lait, Frank. Quelle masterclass ! Je n’ai rien à ajouter. C’est de l’économie « sous la peau » et « depuis la conscience » de l’homme et de très haute voltige ça, ce que vous nous avez offert là, cher Frank. Alors ça, des enseignements économiques de cette nature-là : je prends. De l’économie incarnée, de l’économie parfaitement hétérodoxe : je prends.

 Si, je me permets d’ajouter un tout petit élément : « l’incertitude » chez vous c’est exactement la même chose que la « fortune » chez Machiavel, dont nous reparlerons. Mais vous êtes infiniment plus précis que lui pour en parler. Je vous propose que l’on fasse une petite pause et que l’on se retrouve cet après-midi pour discuter, tout en biscuits, de l’entrepreneur. La cerise sur le gâteau de l’incertitude. Biscuits, gâteau, cerise : tout cela nous indique qu’il est grand temps pour nous d’aller déjeuner, Frank. Oui, il est grand temps. »


Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *