Article 14 – Entrepreneur et incertitude – Partie 2 – L’entrepreneur


Une première discussion avec Frank Knight

Par le Philosophe

 

 

 

Le Philosophe : « Re-bonjour, Frank. Écoutez, tout ce que vous nous avez dit tout à l’heure sur l’incertitude est passionnant et l’on comprend bien que tout ça nous mène tout droit vers l’entrepreneur. Comment créez-vous donc ce rapprochement théorique ? »

Frank Knight : « Re-bonjour, collègue philosophe. Écoutez : les faits les plus fondamentaux au sujet de l’incertitude de notre point de vue sont, d’abord, la possibilité de la réduire en quantité en regroupant les cas ; et, ensuite, les différences entre individus en relation à l’incertitude, donnant naissance à une tendance à spécialiser la fonction de composer avec celle-ci et à la placer entre les mains de certains individus et classes d’individus. » 

Le Philosophe : « D’accord. L’homme opère dans un environnement incertain : il s’agit là de l’épaisseur du futur insondable. L’incertitude n’est pas, dites-vous, pas souhaitable ; au contraire. Mais certains hommes sont mieux équipés que d’autres pour composer avec, pour l’affronter. L’incertitude, à l’échelle de la société, doit être minimisée et la société, dans son ensemble, a fait le choix de mettre cette fonction entre les mains de ceux qui, dans ses rangs, ont la meilleure propension et les meilleures aptitudes pour composer avec elle. J’essaye ici de résumer votre pensée. En économie – puisque pour vous bien sûr l’entrepreneur n’est pas autre chose qu’une figure économique – c’est cette volonté-là qui a donné naissance au fait de la libre entreprise. »

Frank Knight : « Absolument. La différence entre la libre entreprise et la simple production à destination d’un marché représente l’ajout d’une spécialisation qui endosse l’incertitude au groupe des incertitudes, et se déroule sous la pression du même problème, l’anticipation de besoins et le contrôle de la production en se référant au futur. Sous la libre entreprise, la solution à ce problème, dont est déjà soulagé le consommateur, est de plus retiré de la charge de la grande masse des producteurs car elle est placée sous le périmètre d’une classe limitée d’« entrepreneurs » ou « hommes d’affaires ». La majorité des classes productives cesse d’exercer le contrôle responsable de la production et prend alors le rôle subsidiaire de fournir les ressources productives (travail, terre et capital) à l’entrepreneur, se plaçant sous sa seule direction pour un prix contractuel fixe. »

Le Philosophe : « Ok. Passionnant. Tout d’abord, je note que pour vous l’entrepreneur et l’homme d’affaires sont la même personne. J’irai vous chercher quelque querelle sur vos définitions un peu plus tard. Mais ce qui est très intéressant, c’est que pour vous l’entrepreneur apparaît comme la clef de voûte du système économique : il est celui qu’investissent toutes les classes productives qui s’inscrivent dans son sillon pour faire face à l’incertitude, pour les protéger en quelque sorte de l’incertitude puisque c’est l’entrepreneur qui assume toute la responsabilité des décisions prises sous incertitude. Il est pilier du système et paratonnerre et cette protection contre les aléas se traduit aussi par une protection juridique et contractuelle qui offre sécurité et garanties aux producteurs. Votre modèle théorique est séduisant. »

Frank Knight : « Un changement plus important encore est la tendance des groupes eux-mêmes à se spécialiser, à trouver les individus avec les capacités managériales les plus grandes du type requis et à leur faire endosser la charge de travail du groupe, soumettant les activités des autres membres à leur direction et leur contrôle.

Il est à peine utile de mentionner explicitement que l’organisation de l’industrie dépend du fait fondamental que l’intelligence d’une seule personne peut diriger de façon large la routine manuelle et les opérations mentales d’autres. Il sera aussi pris en compte que les hommes diffèrent dans leur pouvoir de contrôle effectif sur d’autres hommes tout comme dans leur capacité intellectuelle de décider ce qui doit être fait. De plus, doit intervenir le fait de la diversité entre les hommes dans le degré de confiance dans leur jugement et capacités et pouvoir d’agir selon leur opinion, de « s’aventurer ». Ce fait est responsable du changement le plus fondamental d’entre tous dans les formes d’organisations, le système dans lequel celui qui a confiance et s’aventure « endosse le risque » ou « assure » celui qui doute et qui est timide en garantissant à ce dernier un revenu spécifique en retour d’une assignation des résultats réels. Le résultat de cette spécialisation des fonctions à plusieurs titres est l’entreprise et le système de rémunération de l’industrie. Son existence dans le monde est un résultat direct du fait de l’incertitude. »

Le Philosophe : « Et c’est de ce fait que naît le profit – le P de votre R.U.P -, comme récompense octroyée à celui qui sait composer avec l’incertitude ? »

Frank Knight : « Avec la spécialisation des fonctions vient aussi une différenciation des rétributions. Le produit d’une société est de façon similaire divisé en deux types de revenus, et seulement deux, le revenu contractuel, qui est essentiellement la rentabilité selon la façon dont l’économie décrit les revenus, et le revenu résiduel ou profit. »

Le Philosophe : « Je vais vous dire, Frank. Je vais commencer par trois choses très positives que je pense au sujet de vos thèses. Tout d’abord, je trouve ça à la fois très séduisant, très original dans la construction de votre approche et très perçant le fait que vous ayez fait, après l’avoir bien explicité, de l’incertitude un axe suprêmement cardinal de la lecture que vous faites de la réalité en général, et de la réalité économique en particulier. Il est vrai que l’incertitude est, plus qu’une donnée, un phénomène total avec lequel compose l’homme, un phénomène suffisamment important pour que l’on puisse faire graviter autour une certaine vision de l’homme que l’on cherche à dépeindre. 

J’aime ensuite l’aspect presque nietzschéen-darwinien que vous osez articuler dans votre analyse et qui se retrouve dans la typologie différenciée des profils et des aptitudes de l’homme que vous avez esquissée tout à l’heure lorsque ceux-ci sont amenés à composer avec l’incertitude. Pas tous les hommes sont dotés de la même façon pour aller au corps à corps avec l’incertitude : cela est un fait de la nature humaine que l’inégalité des constitutions et des dotations à cet égard et, ce fait-là peut être tout à fait dit, et cela à l’encontre de toute morale bien-pensante naïve qui préfère recouvrir d’un tissu de satin les parcelles de la pensée qui la dérangent quelque peu. Dans notre bâtisse, c’est la pensée libre qui a cours et cela bien sûr sert au premier plan notre objectif de recherche de la vérité. Je partage comme vous que la nature humaine est évidemment diverse et que les hommes se distinguent les uns des autres par des aptitudes qui sont elles-mêmes diverses : par-delà de toute morale qui vise à asphyxier la pensée en lui indiquant ce qu’il est bon de dire et de ne pas dire, par-delà de tout dogme égalitaire obtus et porteur de fausseté, il nous faut décrire l’homme tel qu’il est si nous sommes un tant soit peu sérieux dans notre recherche de la vérité. Ce que vous avez admirablement fait, Frank. En la matière, je trouve cela tout à fait intéressant que vous dérouliez finalement votre « sur-homme à vous » à partir essentiellement de ses aptitudes en lien avec l’incertitude, aptitudes qui sont toutes finalement celles de « l’intelligence en action ».

Troisième point, je trouve que cela est tout à fait juste et tout à fait cardinal de faire des aptitudes qui permettent de composer avec l’incertitude des traits centraux et essentiels de l’entrepreneur. Je reconnais l’entrepreneur que j’ai pu observer dans ce que vous avancez.

Mes réserves vont arriver plus tard, cher Frank, et elles seront parfaitement amicales. Nous conversons ici bien sûr en parfaits gentlemen. Mais, avant cela, poursuivons, si vous le voulez bien. Je suis toute ouïe pour votre exposé. »

Frank Knight : « Je vous sais gré pour vos remarques, le Philosophe. Je poursuis donc notre exposé. Les faits desquels l’essor de l’organisation dépend ne peuvent plus être objectivement déterminés avec précision par l’expérience ; toutes les données englobées doivent être estimées, sujettes à une plus ou moins grande marge d’erreur, et ce fait crée des différences plus fondamentales que les ressemblances dans les deux situations. La fonction de faire ces estimations et de « garantir » leur valeur aux autres membres participants du groupe revient à l’entrepreneur responsable dans chaque établissement, produisant un nouveau type d’activité et un nouveau type de revenu entièrement méconnu dans une société où l’incertitude est absente. »

Le Philosophe : « …D’accord. On en vient, selon vous, à… « embaucher » des entrepreneurs, à les mettre à la tête de grands groupes pour qu’ils puissent composer avec l’incertitude ? Et, puisque ce mot revient aussi beaucoup chez vous, ces entrepreneurs sont-ils des managers ? »

Frank Knight : « Lorsque la fonction managériale en vient à requérir l’exercice du jugement impliquant la responsabilité face à l’erreur, et lorsque en conséquence le fait d’assumer la responsabilité pour l’exactitude de ses opinions devient une condition pré-requise afin d’obtenir des autres membres du groupe qu’ils se soumettent à la direction du manager, la nature de la fonction se trouve alors révolutionnée : le manager devient un entrepreneur. »

Le Philosophe : « Je vous laisse poursuivre. »

Frank Knight : « La difficulté réelle naît de la tentative de composer avec la relation entre le jugement et la chance lorsqu’il s’agit de déterminer la part de la rémunération de l’entrepreneur qui est associée avec la performance de sa fonction spécifique bidimensionnelle de (a) exercer un contrôle responsable et (b) sécuriser les propriétaires des biens productifs contre l’incertitude et la fluctuation de leurs revenus. »

Le Philosophe : « D’accord. Et quels résultats peut-on observer de cette construction des organisations économiques telles que vous les décrivez, entre les mains d’entrepreneurs ? »

Frank Knight : « Il ne peut être remis en question que les activités de l’entrepreneur ont pour effet de créer d’immenses économies pour la société, en augmentant considérablement l’efficacité de la production économique. Des opérations à grande échelle, une industrie hautement organisée et une division du travail fine seraient impossibles sans la spécialisation de la fonction managériale, et la nature humaine étant ce qu’elle est, la fonction de garantie doit apparemment aller de pair avec celle du contrôle ; en effet, dans le sens ultime du contrôle, les deux ne sont théoriquement même pas séparables. »

Le Philosophe : « Contrôle et responsabilité des résultats. Soit. Quels autres critères distinctifs de l’entrepreneur intégrez-vous ? »

Frank Knight : « Un homme peut en vérité se faire entrepreneur de plusieurs manières. S’il est détenteur ou si on lui reconnaît des pouvoirs personnels productifs ou technologiques, il peut assumer les fonctions d’un entrepreneur sans convaincre personne d’autre que lui des aptitudes pour les exercer. Tant que ses ressources personnelles garantissent les intérêts des personnes à qui il accepte de payer des revenus contractuels, ces personnes ne doivent pas se soucier de l’exactitude des jugements à partir desquels les politiques de l’entrepreneur se fondent. S’il ne peut pas faire de telles garanties il doit, bien sûr, convaincre ou bien les personnes avec qui il est en affaires ou un tiers de souscrire aux garanties à sa place. Il se pourrait même que se produise le cas, en troisième lieu, qu’une personne ne se jugeant pas spécialement apte à contrôler des politiques industrielles soit amenée à devenir entrepreneur si d’autres personnes ont une opinion suffisamment élevée de ses aptitudes et de sa fiabilité. »

Le Philosophe : « Est entrepreneur celui qui a été jugé comme bon rempart face à l’incertitude, selon vous… »

Frank Knight : « Pour vous répondre sur la question du manager, nous devons refuser d’être éconduits par la similitude superficielle entre le travail quotidien d’un manager qu’on a embauché et celui de l’homme dans les affaires qui est à son propre compte. La différence est bien plus fondamentale. Le précédent s’est vu découper sa tâche pour lui par d’autres et on l’a mis sur des rails pour l’effectuer ; le dernier s’est découpé sa propre tâche afin de correspondre à la propre mesure qu’il se fait de lui-même, et s’est mis en quête de la poursuivre. Voici la décision véritablement responsable, faite à destination du manager embauché, par l’entrepreneur indépendant. Dans tous les cas où nous trouvons une séparation apparente entre le contrôle et la prise d’incertitude, l’examen nous montrera que nous confondons essentiellement des activités routinières avec le contrôle véritable. 

Dans le cas de l’entrepreneur indépendant, l’entrepreneur, qui se choisit lui-même, endosse toute l’incertitude des affaires ainsi que le contrôle de ces dernières. Il est ainsi presque inévitable que l’homme qui « entreprend » une quelconque ligne d’affaires en tant qu’entrepreneur gagera une partie de sa propre richesse ou de ses ressources productives à cette affaire. »

Le Philosophe : « Alors là, tout ce que vous venez de dire, je dis grand oui. C’est très pertinent. »

Frank Knight : « (Acquiescement) »

Le Philosophe : « Je vais vous dire, Frank. Tout d’abord, un grand merci à vous pour votre exposé tout à fait passionnant. Votre apport sur l’incertitude et sur l’entrepreneur à ce titre est si fondamental qu’on ne peut que l’intégrer, l’ingérer même, quasi tout de go à nos conceptions. Il est même presque surprenant que cette notion soit totalement absente des écrits de Schumpeter, qui ne devait pas avoir « la vision » depuis cette fenêtre-là.

En tant qu’auditeur attentif et, quelques fois, élève de vous-même, de Joseph Schumpeter et d’autres économistes, je n’ai, je dois dire, d’allégeance envers aucune paroisse, envers aucune école de pensée. Je me nourris de tout ce que vous avancez puis, de façon attentive et critique, j’en fais ma propre synthèse, ma propre tambouille. Et cela afin d’obtenir le résultat chéri escompté que, issu de nos pensées mises en commun, une vérité nouvelle fissure de ses rayons lumineux notre champ des perceptions. S’agissant de l’entrepreneur, il est déjà tout à fait satisfaisant comme exercice de comparer vos deux systèmes de pensée parfaitement complets et auto-suffisants et qui se recoupent si peu, à vous et à Joseph. Vous avez écrit après Schumpeter et, pourtant, on ne voit son influence presque nulle part dans vos écrits. »

Frank Knight : « (Acquiescement) »

Le Philosophe : « Mais, de même qu’il m’apparaît désormais manifeste qu’il manque chez Schumpeter tout ce qui touche à l’incertitude, il m’apparaît de même absolument manifeste que vous ne dites pas vous-même mot de tout ce qui touche à la création. Vous dites en somme qu’être entrepreneur cela se résume strictement à posséder une aptitude centrale, celle de composer brillamment avec l’incertitude. Eh bien moi je dis, cher Frank : l’aptitude de composer brillamment avec l’incertitude fait bien partie des aptitudes fondamentales de l’entrepreneur… mais je crois que je suis bien trop Schumpétérien en somme, et j’en reviens à la définition centrale de Joseph et qui reste pour moi auto-suffisante pour définir l’entrepreneur : l’entrepreneur est le créateur qui exécute des combinaisons nouvelles. Est entrepreneur en tout premier lieu toute personne qui exécute une nouvelle combinaison, et cela est à mes yeux parfaitement auto-suffisant et mutuellement exclusif comme définition.

L’entrepreneur n’est selon moi pas un paratonnerre et encore moins une personne que l’on embauche au sein d’un grand groupe avec pour mission le fait de composer avec l’incertitude. Cela est totalement étranger à nos conceptions car vous avancez ici la figure d’un entrepreneur qui serait comme un contractuel doté de super pouvoirs et que l’on salarie. Cela ne colle pas. Pardonnez-moi, mais pour moi, cela ne colle pas. Cela ne se recoupe pas avec mes conceptions : je ne reconnais pas l’entrepreneur tel que vous le décrivez, évidemment avec cette fonction qui serait la sienne, qui plus est dans un paradigme fait de grandes corporations. Les a-t-il seulement fondées, ces corporations, selon vos conceptions ? Non, cher Frank : quitte à arbitrer entre économistes en attendant de forger nos propres termes, pour moi l’entrepreneur est bien le créateur qui exécute des combinaisons nouvelles et, grâce à vous, j’ajoute immédiatement et à la suite que composer avec l’incertitude est l’une de ses aptitudes principales. Vous avez énormément enrichi notre entrepreneur « initial ». Toutefois, le critère de la création étant à nos yeux tout à fait strict, il en résulte strictement qu’il est tout à fait contraire à nos conceptions que de dire que toute personne dont la seule aptitude/caractéristique est de composer avec l’incertitude est un entrepreneur. S’il n’a pas exécuté de combinaisons nouvelles comme acte préalable et fondateur, pour nous : c’est niet.

Un entrepreneur, cela crée, Frank. Cela crée un nouveau produit, cela crée un nouveau service, puis cela crée une entreprise. Où tout cela figure-t-il dans votre exposé ? On a l’impression que vous décrivez un rempart, un pilier, un paratonnerre en prise avec mille vents. Et votre exposé est si passionnant. Simplement, dans le choix in fine des critères lesquels in fine nous permettent d’avoir une vision parfaitement juste et fidèle de l’entrepreneur, je ne peux hélas me ranger à vos côtés quant à vos conclusions.

D’où est-ce que je tiens tout ce que j’avance, me demanderez-vous ? De mon examen critique et le plus rigoureux possible des différentes propositions, tout d’abord. De mon observation ensuite, des autres entrepreneurs autour de moi. Et, en dernier lieu, et cela est un peu ma carte maîtresse, de ma proche camaraderie avec l’Entrepreneur. Oui, je le vois bien…

L’entrepreneur est le créateur qui sait composer avec l’incertitude, dirons-nous donc à ce stade. Mais tout ce que vous dites sur l’incertitude complète de façon très puissante et lumineuse tout ce que nous avons vu jusqu’à présent. Nous avons un peu là finalement en portrait le super-entrepreneur. Nous l’intègrerons. Nous l’avons déjà ingéré.

Un grand merci à vous donc, cher Frank, pour tout ce que vous nous avez enseigné ce jour. Votre vision va devenir structurante pour notre propos. Je vous raccompagne. Je vous raccompagne. »  


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